Métier insolite et méconnu, le tireur d’or œuvrait autrefois en étroite relation avec les « soyeux en passementerie » pour l’ornementation des tissus raffinés. Si la première mention de l’utilisation de filières pour étirer le métal apparaît au début du XIIe siècle, les premières représentations datent de 1540. C’est également au XVIe siècle que se constitue en France la corporation des « affineurs » et des « tireurs d’or et d’argent ». Elle se développe rapidement dans un contexte économique très favorable avec une abondance de métaux précieux qui inondent le marché européen.
À cette époque, chaque maître-tireur dispose dans son atelier d’une « argue » (machine qui permet d’étirer et de dégrossir du métal pour en faire un fil), d’une forge et de l’outillage nécessaire pour dégrossir et tirer le fil de métal en or ou en argent. Ce fil, ou « trait » de métal, est alors utilisé principalement dans la passementerie pour la confection de vêtements massifs et chatoyants où s’entrecroisent de nombreux fils d’or et d’argent.
- Détail d’un atelier de batteur d’Or XVIIIe siècle (Encyclopédie Diderot d’Alembert- 1784).
Mais, dès 1672, un édit entreprend de contrôler la profession et d’interdire l’affinage et la fonte des métaux précieux dans le royaume, sauf en l’Hôtel des Monnaies de Paris et celui de Lyon, où sont installées des argues royales. Les argues privées sont ainsi supprimées en France. Si le but fiscal est évident, il s’agit aussi d’éviter qu’une trop grande quantité de métal précieux, nécessaire aux monnaies, ne soit gaspillée dans les vêtements luxueux, ou même, par l’exportation, ne passe l’étranger. Contre une taxe, le « droit d’argue », chaque maître-tireur devait désormais porter tous ses lingots d’or et d’argent affinés dans les deux établissements royaux autorisés, où ils étaient marqués d’un poinçon et transformés en fil aux frais et pour le compte de l’artisan.
Bande à part
Une ville échappa pourtant à cette réglementation : Trévoux, petite capitale de la Principauté indépendante de la Dombes, établie alors entre le royaume de France et l’Empire romain germanique. Bénéficiant de l’absence d’entraves administratives et de nombreux privilèges fiscaux, cette petite ville des bords de Saône, située à une trentaine de kilomètres de Lyon, va devenir très vite un véritable paradis fiscal pour les maîtres-tireurs d’or et d’argent et une redoutable concurrente pour les villes disposant d’argues royales. Ici, entre les murs de la cité, chaque artisan continuait à disposer librement du matériel nécessaire pour le travail des métaux précieux. Dès lors, « les orfèvres de Trévoux vont jouir d’une prospérité sans égale due à des prix singulièrement plus bas que ceux qui sont pratiqués ailleurs, ce qui leur attire de nombreuses commandes ». De plus, la réputation des artisans de la petite ville de la Dombes va se répandre très vite dans le royaume de France et en Europe grâce à une supériorité technique qui leur permet de produire un fil d’argent d’une qualité remarquable, plus blanc et plus pur qu’ailleurs.
Mais, dès la fin du XVIIe siècle, le Roi décida d’enrayer cette concurrence déloyale et fit interdire en France l’entrée des lingots et des fils d’or et d’argent en provenance des pays étrangers ou des principautés indépendantes enclavées.
D’abord asphyxiés par la nouvelle mesure, les maîtres-tireurs de Trévoux développèrent une véritable activité de contrebande pour écouler leurs marchandises sur le marché français. Des lingots et des fils d’or auraient même été cachés dans des dindes pour passer les barrières douanières !
Dans le même temps, quelques maîtres-tireurs lyonnais vinrent s’établir dans la Dombes pour profiter des avantages fiscaux. Ainsi Bruno Benoît rapporte « que le 27 février 1709, la Cour des monnaies de Lyon condamne Antoine Flacheron, accusé du transport d’outils et d’effets propres à la manufacture du tirage de l’or dans la Principauté de Dombes, à être mis au carcan sur la place du Change, un jour de marché, et y rester attaché une heure avec un écriteau portant ces mots "déserteur tireur d’or avec transports d’outils", enfin à être déchu de sa maîtrise ».
- La place du Change à Lyon.
En 1760, un nouvel édit royal tenta en vain d’enrayer cette concurrence sauvage en ouvrant enfin les portes du marché français aux marchandises de la Dombes, moyennant un droit d’entrée modique de 10 sous par marc. En fait, il fallut attendre 1762 et l’incorporation de la Principauté dans le royaume de France pour que la situation privilégiée des maîtres-tireurs de Trévoux disparaisse. Une argue royale fut alors installée à Trévoux, mais uniquement pour le tirage de l’argent et non plus de l’or.
Avec la Révolution et la fin des corporations, les affineurs et les maîtres-tireurs recouvrirent leurs droits et leur liberté d’entreprendre. Toutefois, comme le rappelle Béranger, « cette évolution profita surtout à quelques maîtres fortunés ».
Le XIXe siècle vit la suppression des trois anciennes argues royales (celle de Paris en 1830, celles de Lyon et Trévoux en 1864), mais surtout une industrialisation de la profession avec la fondation de petites usines. La recherche d’une production plus rentable amena les industriels à associer le cuivre à l’or et à l’argent pour la confection des traits. « Les produits finis devenaient plus abordables, sans néanmoins présenter la qualité et l’éclat que l’on peut observer dans les étoffes anciennes... » écrit Béranger.
Technique de pointe
La confection d’un fil, ou trait de métal d’or ou d’argent, découle de nombreuses opérations techniques. Tout d’abord l’affinage : divers objets (monnaies, vaisselles, bijoux, barres d’orfèvrerie...) étaient fondus puis affinés pour en extraire le cuivre et confectionner un lingot en argent. Plus le métal du lingot est pur, et plus il aura de ductilité. Toutefois, « un peu de cuivre reste nécessaire pour laisser à l’argent assez de souplesse pour être étiré » (Béranger). Ensuite, le lingot d’argent était porté à la forge où il était étiré et façonné en bâton de métal. En le martelant sur une enclume, l’ouvrier lui donnait une forme cylindrique d’à peu près un mètre de longueur et trois centimètres de diamètre, aussi effilée que possible aux extrémités pour qu’elles puissent passer par le trou de la première filière.
Il est important de préciser qu’un lingot d’or n’est jamais étiré. Ce que l’on nomme couramment « fil d’or » est en réalité un fil d’argent doré. De même, le fil d’argent faux ou le fil d’or faux ne sont qu’un lingot de cuivre de rosette argenté ou doré. Pour recevoir la dorure, le bâton d’argent ou de cuivre était chauffé dans un brasier de charbon jusqu’à ce qu’il soit rouge, puis l’ouvrier appliquait sur toute la surface du bâton la quantité de feuilles d’or nécessaire. À noter que, par soucis d’économie, les maîtres-tireurs de Milan ne doraient que le côté du bâton qui devait paraître sur le fil de soie. Leurs homologues français n’ont jamais réussi à les imiter.
Le bâton d’argent, doré ou non, arrivait ensuite à l’argue pour être étiré. Il était alors enduit de cire puis aminci en le faisant passer successivement à travers les trous ronds et polis, de diamètres de plus en plus petits, des nombreuses filières utilisées. Après ces divers passages, le bâton était réduit en un fil aussi menu que le désire l’ouvrier (parfois de l’épaisseur d’un cheveu). Dans son Dictionnaire des arts et métiers, Francœur écrit que « le trait d’argent ne passe que par cent trente-cinq trous des différentes filières pour arriver à sa plus grande finesse ; mais il faut passer le trait doré par cent quarante-cinq à cent cinquante trous pour l’avoir à la même finesse, à cause des précautions qu’on doit prendre pour ménager la dorure ». Les derniers passages du fil sur les plus petits pertuis des filières étaient souvent réservés aux femmes et aux enfants, comme on peut le voir sur une planche de l’Encyclopédie Diderot et d’Alembert. Enfin, le fil métallique obtenu était dévidé sur de petites bobines.
- Détail d’un atelier dans lequel travaillent des femmes (Encyclopédie Diderot d’Alembert- 1784).
À ce stade de la fabrication, l’usage du fil d’argent ou du fil d’or demeure encore assez restreint (cannetilles, paillettes) et ne peut être utilisé pour les dentelles et les étoffes à cause de son aspect terne. Il était donc indispensable de le travailler à nouveau à l’aide d’un « moulin à battre » ou « moulin à écacher » afin de lui rendre sa brillance. Enfin, la dernière opération consistait à enrouler les fils métalliques sur des « roquetins ». Ces derniers étaient portés à un rouet où les fils étaient filés sur de la soie blanche pour le trait d’argent, sur de la soie jaune pour le trait d’or. On obtenait ainsi un « filé » d’or ou d’argent.
Il ne reste plus aux passementiers qu’à utiliser les filés obtenus dans la confection de galons, de passementeries, de broderies, de dentelles et autres étoffes riches et façonnées.
Des bourgeois...
La hiérarchie des tireurs d’or et d’argent fait apparaître trois groupes distincts. En bas de l’échelle se trouvaient les ouvriers, ouvrières et enfants qui travaillent, à temps complet ou occasionnellement, dans le tirage de l’or. Ils étaient les plus nombreux. À l’échelon intermédiaire, les compagnons tireurs d’or, souvent par mariage, ou après cinq années d’apprentissage et la réalisation d’un chef-d’œuvre, pouvaient prétendre à la maîtrise. Enfin, en haut de l’échelle, les maîtres et les marchands tireurs d’or le devenaient généralement par l’achat d’une lettre de maîtrise héréditaire (évaluée à 500 livres en 1777 à Lyon). Les maîtres-tireurs étaient toujours peu nombreux.
Comme l’explique Benoît Bruno dans son livre L’Or de la Dombes, Trévoux et ses tireurs d’or au XVIIIe siècle, le groupe social des tireurs de métal appartenait « au petit cercle des dominants locaux comme semblent le confirmer son fort degré d’instruction et sa participation à l’administration des affaires de la ville ». En effet, les deux tiers d’entre eux signent leur acte de mariage et, de 1713 à 1790, on ne compte pas moins de seize tireurs élus consuls de Trévoux. Si pendant la première moitié du XVIIIe siècle, ils sont dits « consuls de deuxième classe », à partir de 1749, ils deviennent toujours consuls de première classe, au même titre que les procureurs et les notaires. Cependant, s’ils font partie de la bourgeoisie locale, aucun n’accède à la charge de parlementaire, ce qui fait écrire à Benoît Bruno « qu’un fossé important sépare la fortune de plus riche des tireurs d’or de celle d’un aristocrate ». D’ailleurs, les deux tiers des tireurs ne détiennent que des fortunes moyennes mais suffisantes pour prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ou pour acheter des propriétés foncières : en 1768, les tireurs d’or de Trévoux détiennent huit lots sur quarante-six recensés à l’intérieur des murs de la ville.
Les tireurs de métal présentent aussi une forte hérédité professionnelle et une forte homogamie : les maîtres tireurs s’efforcent d’instruire les membres de leur famille à l’art du tirage du métal et leurs filles épousent de préférence des tireurs d’or ou des personnes de mêmes catégories sociales (artisans, notaires ou médecins). De plus, ils choisissent un parrain et une marraine dans les rangs de leur profession ou dans la catégorie des notables, affirmant ainsi leur appartenance au cercle des dominants. Enfin, ils sont souvent choisis comme parrain et marraine des enfants des compagnons et domestiques, ce qui leur permet « d’étendre leur réseau de relations de dépendances ».
... pas comme les autres
Par ailleurs, les tireurs de métal forment un groupe socioprofessionnel aux comportements démographiques qui les distinguent des autres professions au XVIIIe siècle. En général, les couples de tireurs de métal se marient jeunes (24 ans pour les hommes et 22,5 ans pour les femmes pour un premier mariage contre 29 ans pour les hommes et 25,5 ans pour les femmes des autres professions).
Enfin, la famille du tireur d’or est généralement de dimension importante pour l’époque avec en moyenne 7,7 enfants par ménage (contre 5,3 en France au XVIIIe siècle). Ceci s’explique par leurs comportements socioculturels qui favorisent une forte fécondité : « mise en nourrice, faible durée de l’allaitement au sein, rapports sexuels plus fréquents, meilleure alimentation et position sociale dominante ».
En fait, selon Benoît Bruno, « il semble que ce soit la pratique d’un métier géographiquement peu répandu qui fasse des couples de tireurs d’or un groupe aux comportements démographiques très particuliers » à Trévoux mais aussi dans l’espace français du XVIIIe siècle.
Par son histoire liée à la politique du royaume, sa faible extension géographique, la valeur des matières travaillées, ses techniques très pointues et enfin par le savoir-faire et la personnalité des artisans et des ouvriers qui ont fait vivre cette petite activité manufacturière aux débouchés universels, le métier de tireur d’or et d’argent témoigne de son originalité.
Pour aller plus loin :
- E. Béranger, Le Passage de l’Argue... comme un « fil rouge » entre Lyon et Trévoux, Lyon, Alpara, 2002.
- B. Bruno, L’Or de la Dombes, Trévoux et ses tireurs d’or au XVIIIe siècle, Trévoux, Editions de Trévoux, 1983.
- P. Massuet, La Science des personnes de cour, d’épée et de robe, Amsterdam, chez Z. Chatelain & fils, 1752.
- L. B. Francœur, Dictionnaire technologique ou nouveau dictionnaire universel des arts et métiers, et de l’économie industrielle et commerciale, tomes 2 et 21, Paris, chez Thomine et Fortic, 1834.
- E. Pariset, Les Tireurs d’or et d’argent à Lyon, Lyon, A. Rey, imprimeur de l’Académie, 1903.